Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La part du lion (1)

par Marie-José SIBILLE

publié dans La psychothérapie - de quoi ça parle

 

Traumas et traumatismes dans la construction du soi

 

La part du lion, c’est cette part de soi, démesurée, que nous devons laisser  dans la gueule des prédateurs pour gagner le droit à l’existence, quand nous sommes victimes de traumas dans l’enfance.

Mais c’est aussi la part de soi, démesurée, que nous consacrons à contenir cette blessure, cet abîme. C’est cette part de soi qui, si nous pouvons nous la réapproprier, devient source d’autant de créativité qu’elle a été vectrice de souffrance.

Sentez-vous la morsure du lion ? Imaginez la déchirure,  les crocs avides qui lion_012.jpgvous fouaillent le ventre ou le cœur. Rien ne vient ? Vous faites partie des bienheureux qui ne vivent pas dans la savane. Peut-être alors la part de la panthère noire, ou celle de l’aigle, ou celle de l’ours polaire, vous conviendra mieux. Voir même celle de la fouine, si petite à côté du lion, mais qui peut détruire un poulailler à elle toute seule. Je ne crois pas aux vies sans blessures, mais je crois aux fauves en cage. Le déni, l’amnésie protectrice, la réécriture de l’histoire, le silence, autant de barreaux qui tiennent le fauve enfermé. Mais il est là, toujours avide, toujours sauvage, de plus en plus enragé.

Dévoiler ces blessures du psychisme que sont les traumatismes peut alors sembler aussi suicidaire que d’ouvrir la cage aux fauves. Ils sont nombreux ceux qui prônent le silence et l’oubli, ceux qui pensent qu’il vaut mieux taire les secrets, nier la souffrance, faire comme si. Ils sont nombreux ceux qui détournent le regard, changent de sujet de conversation, évoquent la pluie et le beau temps, ceux qui sourient pour ne pas pleurer, ceux qui se mettent en colère pour ne pas entendre. Ils sont nombreux les impuissants, les fatalistes, les anciennes victimes qui ont tout donné au lion. Et leurs arguments peuvent s’entendre. Les images insoutenables, les émotions brutales, les sensations paralysantes risquent de s’engouffrer par la porte ouverte, avides de liberté, de destruction ; d’autant plus affamées qu’elles auront été longtemps enfermées. C’est la force du traumatisme, le temps ne l’apaise pas, il peut revenir à l’identique quel que soit le moment. Car parfois la porte de la cage s’ouvre toute seule, hors de notre contrôle, à cause de l’âge, d’une maladie qui fragilise, d’un décès qui confronte à la fin, d’un évènement qui fait écho, d’une rencontre qui stimule des images oubliées.

Nous pouvons donc entendre de ces gardiens du temple, de ces taiseurs de secrets, que le travail thérapeutique avec les traumatismes demande de la prudence.

Le poison mortel et le médicament qui sauve sont extraits de la même plante ; de même la résilience - transformation positive du traumatisme en force de vie et de création - est en permanent contact avec la retraumatisation.

Le travail avec le trauma est un travail « borderline », un travail à la frontière, qui nécessite tout ce que nécessite le passage des frontières quand on est exilé : des passeurs qui ne soient pas des escrocs, ni des gendarmes, des interprètes ouverts aux différents langages, une monture solide et sécurisante, des compagnons de voyage attentifs et aimants, des ressources pour tenir dans la nuit, le froid, la solitude. L’espérance d’un passage, d’une intégration, d’une réappropriation de soi, est alors possible. D’autres passeront d’ailleurs sans tous ces soutiens, seuls, en rampant sous les barbelés, ou au contraire en abandonnant toutes leurs ressources entre des mains avides, mais ils passeront.  

 

« Chevaucher le tigre » plutôt que de se laisser dévorer par lui est toujours possible.

Le dresseur de fauves oppose la violence à la violence, au risque de finir dans la gueule du lion, à moins qu'il ne reste dans une relation figée avec l’animal, deux statues face à face, comme dans le mythe de Méduse. Un geste de faiblesse de sa part, et la bête lui sautera dessus, ou le transformera en pierre à jamais. Alors je pense plus à cette part de nous qui sait parler aux animaux, même aux bêtes les plus féroces. L’apprivoisement, la création de liens, n’est pas le dressage. Dans le cas du trauma, le dressage peut se faire à coups de mécanismes défensifs, parfois confondus avec la résilience quand ils sont suffisamment brillants ; il peut se faire aussi à coups de médicaments, ou de contrainte sociale quand le lion, déchainé, a pris toute la place dans l’individu.

Certaines thérapies au contraire, nous apprennent à apprivoiser le traumatisme, à en faire un allié, un ami, une source de créativité.

C’est la résilience du vivant, qui n’est plus celle du survivant.

L’apprivoisement n’est pas la domestication, ni  l’asservissement ; l’animal apprivoisé  garde la liberté du « sauvage », la force vive qui devient source de créativité.

Du sang de Méduse peut alors naître Pégase, le cheval ailé.

Le trauma devient  ainsi un accélérateur de croissance.

Céline est une petite fille de 7 ans, victime d’un pédophile sur le chemin de l’école. Elle n’a pas été violée, mais ne peut maintenant plus rien dire sur ce qu’il s’est passé, à part que le monsieur avait un chien loup, et qu’il l’a amenée dans la forêt qui borde le chemin. Pourtant, sur le moment, Céline est retournée bouleversée à la maison et a parlé à ses parents, qui l’ont crue. Quand le papa a amené sa petite fille au commissariat pour porter plainte, le gentil monsieur souriant dans son bel uniforme ne l’a pas crue, lui. Il a expliqué au papa que souvent les petites filles inventent des histoires pour se faire peur, le soir, dans leur lit. Il y a encore peu d’années, il n’était pas fréquent que de telles histoires soient entendues et reconnues comme autre chose que des fantasmes ou des élucubrations enfantines. Alors le papa, qui accordait beaucoup de crédit aux messieurs plus âgés qui portent des uniformes, n’en a plus parlé, et la petite fille non plus. Et la maman a pensé que si les hommes avaient décidé comme ça, c’est que tout allait bien.

Comme ce n’était plus possible d’en parler, mais qu’il fallait bien qu’elle en fasse quelque chose, la petite fille a fait ceci : d’abord elle a mis un grand blanc sur la suite du film, elle a juste gardé l’image du gentil monsieur et du chien-loup, qui voulaient s’amuser avec elle ; ensuite elle a construit un monde où elle était une petite fille mauvaise et coupable d’imaginer des choses méchantes sur les autres, ces autres qui sont si gentils ; enfin elle a décidé que ce qu’elle voyait, ou pensait, ou ressentait, en plus d’être méchant et injuste, était faux, et qu’il valait mieux faire confiance à quelqu’un d’autre pour lui expliquer la vie, ce qu’il faut voir, et comment il faut le comprendre.

Cet évènement aurait pu être un simple accident dans la vie de Céline, douloureux, intrusif, mais un accident. Comme il n’a pas été correctement pris en charge par les adultes, il a eu des séquelles immédiates : il a transformé la vision du monde, l’estime de soi, et la confiance en la vie et en l’autre de Céline. Ces séquelles ont porté des fruits pendant de longues années, elles ont eu des conséquences sur les choix affectifs et sociaux de Céline, sur sa vie amoureuse et professionnelle. Comme elle n’arrivait pas à sortir de l’impasse, le trauma s’est reproduit de multiples fois, car elle retombait sur des personnes qui abusaient d’elle, et elle leur faisait confiance pour lui dire que ce n’était pas cela qui se passait, qu’elle était la méchante ou qu’elle interprétait tout mal.

Il y a eu des aspects résilients aussi dans sa vie. Elle s’est battue pour protéger les plus fragiles, elle a étudié beaucoup pour percer le mystère de ce qui était vrai et de ce qui était faux. D’autres parts d’elle-même ont pu vivre, n’ont pas été étouffées, et elle a développé de nombreuses compétences. Mais à l’occasion d’un deuil trop brutal, le lion affamé est sorti de sa cage. La dépression brutale qu’elle a du affronter, comprise comme une conséquence du deuil qui ne se faisait pas, était aussi l’occasion de faire face à ce trauma du passé. Elle a été très loin dans l’autodestruction avant de décider de ne pas laisser toute la part au lion, qu’elle avait le droit de vivre aussi, pas seulement de survivre.

Le contexte aurait pu être différent tout en étant aussi perturbant. Par exemple si Céline avait 7 ans aujourd’hui, et rencontrait le même monsieur avec le même chien loup sur le chemin de l’école, elle pourrait rencontrer des adultes accordant cette fois-ci trop d’importance à l’évènement, ou plus exactement  une importance inappropriée ; Céline pourrait être entourée de personnes proches qui dramatiseraient l’évènement à outrance par un processus d’identification projective, c’est-à-dire en utilisant l’enfant pour exprimer leurs propres émotions oubliées. Ces personnes pourraient trop socialiser l’évènement au lieu de le taire, le surexposer au lieu de l’enterrer, en parler à tout le monde … peut-être même sur Facebook ou dans une émission de téléréalité ! Céline pourrait se sentir obligée d’en rajouter, de déformer la réalité de la même façon que dans le premier cas, mais dans l’aspect inverse, toujours pour plaire aux grandes personnes et ne pas déranger. Les conséquences seraient différentes, surement pas moins difficiles.

La manière de travailler avec un trauma interroge beaucoup la limite entre l’intime et le social. L’intrusion pleine de bonne volonté peut être aussi violente que le déni.

Alors que faire ?

Le travail avec le traumatisme est un travail d’équilibriste; à un moment il devient inhérent au thérapeute,  qui va pouvoir doser le « ni trop, ni trop peu », en lien avec sa propre frontière, en accord avec les rugissements ou les ronronnements de son propre lion, celui qu’il a – peut-être – réussi à apprivoiser.

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
V
Now that’s a pretty good description of how lion adjusts and reacts to its habitat through various diversities. I liked reading this article very much. The flow has been very lucid. Thanks a lot for the share. I would like to read more from here.
Répondre
M
Thank you very much !
S
<br /> Enoch et moi sommes thérapeutes psychocorporels. Je retrouve bcp de notre approche ds votre blog. L'article sur la part du lion 1 m'a bcp plu. Savoir utiliser qd on est thérapeute ce qu'on a réussi<br /> à apprivoiser pour accompagner l'autre. Savoir aussi que je peux croire avoir apprivoisé et que je peux ressentir parfois le traumatisme comme encore totalement présent. Travail d'équilibriste ! Vs<br /> dites joliment et bien les choses...<br /> <br /> <br />
Répondre
C
<br /> Merci pour ce beau émoignage, merci pour Céline,<br /> <br /> Louis<br /> <br /> <br />
Répondre